Dans l'avion de nos manquements

Par Robertson Alphonse, Radio Caraïbes, Haïti, le 10 juin 2017 

Les bandits tuent, kidnappent, braquent et dépouillent de paisibles gens. Beaucoup de ces faits délictueux perpétrés dans la zone métropolitaine sont recensés et traités par les services concernés de la police judiciaire. Si l'on s'en tient aux statistiques évoquées par le Premier ministre Jack Guy Lafontant en début de semaine, on ne doit pas s'inquiéter outre mesure. 

Le nombre de cas en juin 2017 est nettement plus bas que celui de l'année dernière à la même période. Sauf si c'est un proche qui entre dans ces statistiques lugubres et froides de gens assassinés, a-t-il reconnu, en se fendant, paradoxalement, lors d'un point de presse mardi matin, d'un appel genre "mèt kò ki veye kò ". Quelque part, même s'il n'a pas fait disparaître le sentiment d'insécurité, personne ne peut reprocher bon docteur ses conseils de précaution. On n'est jamais trop prudent. 

Son empathie est tout à son honneur. Mais, ce que le chef du gouvernement ne sait peut-être pas, c'est que l'écrasante majorité des gens ne croit pas en l'authenticité de ses statistiques pour une raison très simple. Elles ne sont pas systématiquement contre-vérifiées par une ou des entités indépendantes. La morgue publique de l'HUEH est fermée depuis des années. Les parquets ne communiquent pas sur le nombre de procès-verbaux de constat dressés par les juges de paix à chaque levée de cadavre sur la voie publique. Il en est de même pour les victimes de violence retrouvées dans leurs domiciles. 

C'est la commission Justice et Paix (Jilap), chaque semestre, qui fait son monitoring et partage des chiffres souvent effroyables sur le nombre de morts violentes en Haïti. Sans jeter la pierre à quiconque, en termes de statistiques fiables à tenir, la police et la justice ont du pain sur la planche, des lacunes à combler. 

Par rapport à cette faiblesse, les gens se fient à leur ressenti. L'instinct, l'instinct de survie, ici, est habité par une logique que la logique ne connaît pas. Cela dit, il y a un vrai sentiment d'insécurité qui se répand. Pour beaucoup, un seuil a une nouvelle fois été franchi. Et pour certains, ce nouvel épisode d'insécurité demeure une petite fièvre, la manifestation d'un mal plus profond. Des juges indélicats sont indexés, des policiers mal formés aussi. 

Mais, pourquoi, depuis plus d'une décennie, les pouvoirs publics n'ont pas fait le nécessaire en dépit de multiples annonces et résolutions pour écarter effectivement du système judiciaire des juges pourris, de mèche avec des réseaux mafieux qui libèrent, parfois sous le couvert de la lutte contre la "détention préventive prolongée" ? Les doyens, les commissaires du gouvernement, le ministère de la Justice, le CSPJ n'ont-ils pas les moyens d'identifier les magistrats concernés? 

Sans évoquer les libérations de bandits dans nos prisons présentées comme des "évasions", qu'en est-il de l'impact de la grâce présidentielle pour les criminels dangereux ces dernières années sur la sécurité générale? 

Ces questions peuvent avoir un petit poids d'embarras. 

Par ailleurs, si le "rapport de police" est dans beaucoup de cas le premier acte posé par l'État contre l'auteur d'une infraction, pourquoi de nombreux policiers sont incapables de le rédiger ? Pourquoi-a-t-on revu à la baisse le temps de scolarisation pour devenir policier? 

Qu'en est-il des greffiers, des juges qui traînent des lacunes immenses qui affectent grandement leur travail ? 

Les mauvaises pratiques ont la vie dure et la volonté réelle de faire autrement n'est pas encore au rendez-vous afin d'écarter ces prétextes qui, au fond, avilissent l'État. 

D'un autre côté la police a beaucoup compté sur les dividendes d'une proximité, d'un rapport de confiance avec les citoyens et les citoyennes pour obtenir des renseignements sur les criminels. L'évolution des techniques d'investigation (infiltration, obtention de renseignements humains), l'usage des technologies ont réduit cette dépendance. La vraie question, tout en appelant les citoyens et les citoyennes à fournir des informations sur de potentiels bandits à la police, est : que fait-on objectivement des ressources affectées au renseignement? 

Ces fonds, utilisés en toute discrétion et sans justification, servent-ils effectivement à s'assurer de l'efficacité des interventions de la police judiciaire dans la repression de la criminalité ? Ces questions, ailleurs, sont débattues à huis clos avec des commissions parlementaires qui veillent au grain, agissent, sans faire du cinéma pour la consommation de l'opinion publique. 

Les failles organisationnelles, pointées du doigt quelquefois par les autorités, ne sont pas tout. 

Le retrait définitif de la MINUSTAH, les convulsions récentes nées des conflits sociaux touchant les enseignants des écoles publiques, des étudiants et des employés de factorys et la précarité socioéconomique, la fréquence de la criminalité dans les "zones où l'avoir donne le statut d'être" renforcent un climat déjà lourd au point de conforter l'analyse de ceux qui soutiennent que la société haïtienne, à défaut de résoudre ses problèmes, les maquille, dans l'espoir de différer le pire. 

Pourtant, il est clair qu'avec les horizons bouchés, la misère, il y a quelque chose qui fait tic-tac dans l'avion de nos manquements.